Vehlmann, scénariste de ‘L’île aux cent mille morts’


Des pirates, une carte dans une bouteille à la mer, un trésor, une gamine futée qui part à la recherche de son père sur la bien nommée ‘île aux cent mille morts’… Bienvenue dans l’aventure piratée par Vehlmann et Jason.

Le scénariste Fabien Vehlmann (‘Spirou et Fantasio‘, ‘Green manor‘, ‘Les derniers jours d’un immortel‘…) nous présente la réjouissante ‘île aux cent mille morts’.

‘L’île aux cent mille morts’, Vehlmann, Jason. Glénat.


Le titre peut faire peur, mais l’album aurait également pu s’appeler ‘l’ile au trésor’ ou ‘l’ile mystérieuse’…

Tout à fait, mais pour des raisons que j’ai encore du mal à m’expliquer, ces titres paraissaient déjà pris (rires).

La disparition d’un père, la folie d’une mère, la torture… L’histoire est aussi drôle que les thèmes abordés sont sombres. C’est un style d’humour que tu apprécies particulièrement ?
En fait, j’adore le contraste, et le fait qu’un dessin et qu’un récit agissent en contrepoint l’un de l’autre. Le dessin de Jason peut paraître (si on le regarde hâtivement) un peu simple, naïf, presque enfantin, et il est donc très tentant de lui faire raconter des choses extrêmes. Je crois que je n’aurais pas pu parler aussi frontalement de tortures et d’exécutions avec un dessin plus réaliste, ça aurait sans doute été vite insupportable. Déjà que le fait de me documenter sur la torture a été pour moi un véritable calvaire : c’est ahurissant et terrifiant de voir à quel point les humains sont capables du pire… Mais je crois qu’il vaut mieux être bien conscient de cette abîme, et donc en parler dans nos récits, quitte à en rire pour ne pas désespérer.

Tu détournes de nombreux clichés. Par exemple, on découvre pourquoi les bouteilles à la mer contiennent des cartes au trésor. Tu ne respectes rien ?
Détourner les clichés était pour moi la condition siné-qua-non pour aborder un récit de pirate. C’est un genre déjà tellement abordé, et souvent avec tellement de talent, qu’il me fallait me démarquer d’une manière ou d’une autre.
Mais paradoxalement, je crois qu’on n’outrage que les genres qu’on aime vraiment bien. J’ai donc en réalité beaucoup de respect pour les récits de pirate. Par contre, j’ai moins de respect pour les clichés, peut-être.

Comment est né ce projet ?
Le fait d’écrire pour Jason est venu de notre rencontre à Paris, à l’occasion d’une dédicace. je connaissais bien son travail, que j’appréciais beaucoup, et j’ai appris qu’il aimait de son côté la série « Samedi et Dimanche », que j’ai écrite pour Gwen, aux éditions Dargaud. Du coup, nous nous sommes promis de travailler ensemble un jour.
Quant au récit lui-même, il provient de mes petits exercices de collages surréalistes (je mélange des photos et des textes découpés qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, et je vois ce que ça peut donner). C’est comme ça que j’ai eu l’idée de l’école des bourreaux, mais aussi celle des « bouteilles à la mer destinées à piéger les pirates », ou celle d’une petite fille manipulant des brutes pour arriver à ses fins… Une super technique, donc, très fructueuse, que je tâcherai d’expliquer un jour ou l’autre sur mon blog.

L’histoire a été créée pour Jason ?
Oui, c’est vraiment du sur-mesure, pensé pour son graphisme si particulier. Je savais en écrivant que je ne pouvais pas raconter les choses de la même manière qu’avec Gazzotti, par exemple. La narration de Jason est plus « théâtrale », plus minimaliste et j’adore ça. Parfois, dans le scénario, je faisais référence à des cases de Tintin, car je sais Jason très influencé par Hergé.

Était-il particulier de collaborer avec Jason qui, habituellement, travaille tout seul ?
C’était assez particulier oui, car je devais trouver un équilibre entre « trop faire du Jason » (au risque de me perdre en route), ou « trop faire du Vehlmann », au risque que ça soit in-dessinable par Jason, ou pas du tout adapté à ses goûts.
D’ailleurs, à choisir, j’ai préféré trop pencher du côté « Jason », ne serait-ce parce que j’adore faire le faussaire, parfois : c’est un exercice de style très stimulant, de penser d’une autre manière que celle qu’on utilise d’habitude.

Cet album est disponible en librairie, mais également à découvrir gratuitement sur 8comix.fr . Pourquoi ce système ? C’est l’expérience d’un savant fou ?
C’est surtout l’envie de quelques amis auteurs, de faire cette expérience ensemble, histoire de faire un peu bouger les lignes en matière de lecture gratuite de BD en ligne. Autant les blogueurs le font depuis toujours, autant il n’est pas si fréquent que des auteurs de BD professionnels le fassent aussi. Avec 8comix, nous avons voulu voir ce que ça donnait.

Comment faire accepter cette idée à son éditeur ?
En lui disant que c’est une manière comme une autre d’attirer l’attention du public sur une oeuvre. Après tout, j’ai découvert la plupart de mes albums préférés à la bibliothèque, quand j’étais petit, sans forcément tous les acheter par la suite… Alors pourquoi pas en ligne ? Je sais bien que la comparaison entre bibliothèque et Internet a ses limites, mais elle est en partie opérante.

Tires-tu déjà un enseignement de ce test ?
Encore un peu tôt, mais j’y ai pris beaucoup de plaisir. Je pense aussi qu’il serait aussi bon d’expérimenter une formule « freemium » (mi-gratuite, mi-payante), qui serait sans doute plus viable à long-terme. En matière d’économie numérique, tout le monde tâtonne encore.

Un autre de tes albums sera-t-il disponible sur 8comix.fr ?
Ce n’est pas prévu dans l’immédiat, mais je ne m’interdis rien. Il faudrait que le futur projet s’y prête aussi bien que l’album « L’île aux 100 000 morts » que j’estimais idéal pour cette première expérience.

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